Une mère, extrait du Verbe Vivre
UNE MÈRE
De l'un à l'autre des objets vont ses gestes,
communauté silencieuse qui pourrait ne pas exister au
regard de l'univers.
C'est dans la cuisine. Accoutumée à la table, aux
chaises, au buffet près de la fenêtre, elle se dépouille
depuis longtemps de toutes les raisons qui dirigent le
monde, quand sa voix reste intérieure, que nous lirions
dans ses yeux, elle craque une allumette, allume le gaz.
Déjà se bousculent autour d'elle mille nécessités, et,
adossé à des implications requérantes, ce travail annoncé
qui prend du retard.
Ses actes nous appartiennent, son temps et son
visage, ses actes son temps et son visage, et nous
pourrions écouter les mots qu'à notre bonheur elle destine,
au fond d'elle-même, lors des piétinements répétés de son
aventure lourde, sourde, son corps nous appartient.
Ses mains saisissent sans aura sans expression le
silence convenu, ouvrent des tiroirs, empilent des assiettes,
consentent à quelque blessure une identité, nettoient le
fourneau, retournent dans l'ombre. Sa bouche sourit pour
notre quiétude.
Profondément elle respire, ou superficiellement, nos
préoccupations en interférence, notre chemin la dirigeant,
du lavabo à la commode, du furtif à l'insignifiant,
d'une mèche de l'un à la boucle de celui-ci, du peigne qui
s'applique lentement, doucement, on s'installe entre un
rêve double, du miroir à l'adolescent,
un point suivi d'un point velours, un trait suivi d'un
trait satin, l'heure nous vient de déjeuner,
un pas suivi d'un pas rayon, le soleil va dans la
maison, une chanson,
il fait bon, nous au rythme de ton cœur, il fait chaud,
nous sommes heureux de te ressembler.
Elle s'assoit. Maintenant, il faudrait connaître les
phrases à dire, à lui dire, contenant le simple remerciement
qui s'impose.
Mais saurions-nous la voir, telle qu'elle nous
apparaîtra, plus tard, encore plus belle, nuancée, délicate,
fragile?