Extraits de Portraits de l'indéfini
LES CLOCHES DE LA CATHÉDRALE
La première, d'importance rayonnante considérable,
envoya de profondes notes venues d'ailleurs par des
chemins traversant les prophéties les épopées, non
sans réveiller des chevaliers la pieuse mémoire,
batailles, jaillirent, déploiements, eux gisant sur
des couches de marbre, immuables, leur lourde épée,
et la deuxième lui répondit, dès que se furent
estompés les chants d’ouverture, aussi lointaine
d'abord, mystérieuse contenue, rare, roulant, sourde,
et progressive, mais avec des élans restreints
n'appelant point encore la vigueur des échos,
puis la troisième, cristalline et limpide, claire, jeta
du sommet de la tour des blocs de source et de
mousse en tournoyant,
la suivante, la plus sévère, pria les guerriers vivants
d'ôter leur heaume, groupa des damoiseaux, les
bonnes gens, les damoiselles, et les chœurs princiers
unanimes s’élevèrent,
le bourdon respira, immense au milieu des cohortes,
à son tour s'ébroua, lui d'un coup, inattendu, sombre,
secoua l'imagination au bord du rêve, et brutal,
énorme, prit la tête de ce mouvement, sans obstacle,
froid dans son ampleur et monumental, caressa de
ses doigts rugueux le col des chimères, les guivres
les dragons les sirènes, les tordant, les courbant,
enroulements et contorsions manifestes aux points
sensibles, caressa les basilics,
tenait sous sa coupe l'armée en délire, chacun
répondant selon sa souplesse et sa lyre, chevauchant,
se mélangeaient les vifs et les graves dans de
vibrantes étreintes d'où surgissaient des métaphores,
des enfants de légende, gracieux et délicats,
éphémères, oubliés jadis au fond des corbeilles
d'arums, et des monstres multipliés qui se devinent
sous les volutes, des matrones, parfois les aigus
dépassant le groupe, les autres, innombrables,
martelant, à la recherche des songes et des âmes, de
bure, d'hermine, de brocart, de cuir, de fer,
fouillant mordant le bronze,
descendaient tous maintenant par les arcs-boutants
et les gargouilles, vers le parvis où resplendirent des rois,
où devisèrent des belles, emplissant entièrement
l'espace et débordant jusqu'aux maisons éparses
dans la campagne, leurs toits d'ardoise,
alternativement s’amplifiaient, en des libertés sublimes
qui remuent les tombeaux, parlaient des héros, des
reliques, des drames levantins, tels certains réquisitoires,
et des balancements, des chutes, majestueux
accords et symphonie, timbre féroce ou altier,
grouillements de cheveux et de duvets qu'emportent
des aigles fanatiques pour, plus tard, les restituer
comme enivrés et flottants derrière de nouvelles formes,
allégresses pleines de retenue, âpres originelles, mais
somptueuses,
sonnaient des buccins et résonnaient des violes le
long des chapiteaux, des piédroits, des voussures, ondes
gigantesques contre les tympans tapissés d'ombre
rose, violette, réveillant submergeant les engourdis
qui nous quittèrent voilà des siècles, s'unissant
passionnément en des amours étrangement puissantes,
sur les draps de nos pensées, sous leurs voûtes,
d'inextinguibles variations d'une étendue
incomparable, frissons des baies aveugles et soulèvements,
sabots de coursiers qui reculent soudain devant le sourire
d'un ange, des anges peseurs, des vengeurs, grondements
entrecoupés de brèves accalmies propices à des fuites,
et des retours furieux, des voix qui se croisent en proclamant
leur ardeur virile,
les cloches de la cathédrale, remueuses et fières,
frappaient à la porte du jour, toutes ensembles.
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L’ÉTANG
L'étang s'est réveillé secrètement, vibratile, soulevant
sa peau avec une lenteur préparée, un léger bruit dénué
d'appartenance le dénonçant à peine, bulle crépusculaire
ou frayeur soudaine vers les jungles visqueuses.
Un clapotis, concentrique, proposa une définition de
l'instant continu et favorisa l'approche, sans qu'il permît
de situer les signes à venir.
Quelque membrane fut agitée d'un tremblement
convulsif, à des millénaires de la surface, quelque embryon.
Un nénuphar glissa, caresse oblique à proximité des roseaux,
s'immobilisa entre deux racines affleurantes, tendues.
Puis la tête émergea, museau et narines, ou visage,
issue d'exploits cellulaires, d'étirements, et l'air se gonfla
autour de sa présence.
Un gémissement secoua les derniers refus, tressaillement
humide qui persévéra, sans queue ni cou, parmi les entrelacs
insondables multiples, des sifflements aigres s'emparèrent
du lieu, et des secousses écailleuses, abondantes, troublèrent
l'ordre des touffes à lamelles.
Se détendirent successivement des muscles à la recherche
d'appuis. Les premiers sauts épargnèrent l’uniformité des
remuements, agissant internes et trapus, et des métamorphoses
n’apparurent qu'au niveau des écoutes, nages protégées sous
les rideaux des lentilles vertes, propulsions rudimentaires,
tandis que s'ébrouèrent des algues davantage, des protozoaires,
leurs flagelles rapides, leurs pseudopodes contrariants des
vies latentes, que se dévoilèrent des respirations, çà et là,
et des regards hors l'abri des paupières.
Aigu, livide, un cri frappa les frondaisons et rebondit
longtemps supérieur, frôlant de son aile coupante les
eaux sombres. D'autres suivirent, moins précis mais
aussi prolongés, des monologues visités de silences brefs,
des épanchements roulant des choses mortes autant que
des forces, vigueurs et harangues, mucus, meneurs glabres
ocellés, logomachies batraciennes qui se frayaient un
chemin dans l'écho des méandres,
des arrachements, scandés, luisances, des flottements
heurtant des volutes rentrées, surgirent, des modulations
feutrant délicatement des rites, des langues volubiles,
une mélodie gluante qu'organisent fébriles des ombres,
encore, des rumeurs, des grâces bizarres
qu’apporteraient graduelles des propositions nouvelles,
des chuchotements gutturaux, simplifiés, leurs rimes
et leur fréquence introuvables ailleurs.
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LE TIROIR
Sourdement, le tiroir a commencé de bruire au confort
d'une distraction.
Secouant le poids des années enfuies, il ouvrit d'abord
pour notre écoute une brèche, sans que notre compréhension
se montrât en mesure d'accomplir les premiers pas. Peut-être
un froissement simple, papier, lettre oubliée qui se déchire
d'elle-même car n'ayant plus de lien, ni d'avant ni d'après.
Grâces communes d'autrefois râpés frôlant de leurs ongles
le bois vergeté, au bout des journées d'exil. Indépendance
d'une pensée accrochée entière aux balanciers de l'incertitude.
Puis d'autres nombreux mystères, des fantaisies prismatiques
au départ de l'incarnation, des vénustés, des passions coincées
entre deux photos bistre rongées aux angles, contres ces
chignons savants épinglés haut, perles, onyx, jade, corail.
Un murmure, en profondeur, parcourut l'aire des songes.
Moment prolongé qui, nonchalant et contemplatif, trouvait
des échos dans le voisinage, sur la coiffeuse, sur les murs,
révélait une présence lointaine, occasionnelle, que l'esprit
ne discerne, si ce n'est dans sa clignante obscurité.
Flou et tenace, un glissement surgit de ces corridors
divisés, s'insinua malignement par approches divagatrices
dans l'étoffe des langueurs, remua des souvenirs depuis
longtemps endormis, ranima des vigueurs fondantes.
C'étaient des paroles anciennes, plutôt frissons plutôt
chansons, les plus jeunes possédant des ailes, des serments
dévorants et des ivresses bues, d’extatiques accords sous les
miroirs félins, sous les vélins, des mondes entrevus, des promesses
tenues, des élans inouïs de dentelle et de marqueterie,
violettes, bleuets, des encres délavées, fleurs rangées en
bouquets serrés, intimes, entrelacées,
eux se donnaient rendez-vous pour toujours après la
guerre, plus tard, demain, toujours,
un ruban se défit, qui tenait embrassés des vœux,
des espoirs, et des larmes purent couler, qui n'eurent
pas de nom,
montaient circulaient avec insistance des appels autour
de nous, refrains plus enveloppants que des écharpes, que la nuit,
cette voix derrière un almanach, blessée, privée d’auditoire,
impatiences de gisants accrochées à ces vibrations
hétéronomes, livrées à l'espace après que se furent éteints
désirs et volontés,
la dernière enveloppe offrit son cœur, fugace musique
aussitôt mirage,
la boucle entourée d'un fil rouge posa doucement sa tête
sur une tendresse anonyme, avant l'éclatement de notre surprise.
Lorsque nous l'avons entrouvert, le tiroir respirait encore.
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MINIATURE
Miniature sur le mur beige, en face de la fenêtre
qu’enjambe le ciel bas. Un panneau-minois d'élégance
et de grâce frivole, sourire de satin rectangulaire pour
l'intimité.
La jeune femme est une marquise qui se donnerait
bien, au milieu du boudoir de poche. Son œil de soleil
joue du luth, joue de la vièle, quelque peu ironique,
peut-être des regrets. Aimable marquise, l'arc des lèvres
en flèche vers ces regards entr'aperçus dans l'ambiguïté
du miroir, miroir des années qui passent, son charme
d'expression esquisse un pas de menuet. Légère l'oreille,
accrochée tel un velours au chignon précieux ombré
sur le haut par un toquet rouge, et légers l'ambre le
mauve que le peintre frotta sur des joues spirituelles
et de fantaisie. La dame pirouette en domptant la
comédie de son attitude, fond bleu à grains de caprice,
corps, aux trois-quarts de dos, gainé dans une étude
entière de plis composés dociles. Elle appelle évidemment
le cavalier qui l'emportera par-delà les réalités, jusqu'à
l'accord toujours possible de la fougue et de la rêverie.
Tout près d'elle, svelte, languide, comme accroché
à la mélancolie par quelque fil invisible, un homme
sans âge a fixé ailleurs la forme de ses pensées, pourtant
analogues. Nulle griffe du temps ne le défigure. Des
oiseaux multicolores traversent les paysages de son
espace. Mais il ne pénètre le jour que par des portes
abandonnées, sa main ne caresse que la certitude
amère de la solitude.
Dormir ensemble, d'un coup d'aile de l'artiste,
dormir longtemps ensemble loin des tombeaux de
verre, ô marquise, l'amour ! l'amour,
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FIN DU JOUR
De l’œil qui sondait l'horizon s'échappèrent des formes
ardentes. En délicatesse, en volupté, elles ouvrirent profuses
des portes de lumière, aidées par des puissants orgueils
traversés de changements, et des extases apparurent sous
les soies étirées selon un canevas indéchiffrable.
Gisements, filons d'or, d'immenses richesses, que leurs
scintillements livraient sans efforts, glissèrent du tamis
des nuages, distribuées en fortunes, leurs ricochets
confirmèrent des espoirs antérieurs, et ce ne furent bientôt
que pépites entassées, que coffres débordants et que
sacoches, que poudres, que diamants.
D'une nouvelle aventure naquit un rubis, son attitude
mesurée, un autre rubis. Et des saphirs, dont le nombre
augmenta de noblesse en roture, de luxe en déraison,
trocs et comptes, jusqu’aux trésors inconciliables,
des opales ensuite, qui croisaient des améthystes
dangereusement et interrompaient les partages,
en suscitant des disputes, conquirent par des moyens
sinueux le terrain, s'y noyèrent.
Surgirent alors un vaisseau transporteur de difficultés,
à l'abordage, qui vogua privilégié, un collier de situations
inextricables, un roi un mage, surgirent d'une nage
une duègne un page.
Des forêts de vieillards grandirent, qui réchauffaient
des enfants dans les lits des branches, qui pressaient
des femmes nues contre leurs hanches. Qui baisaient
la main de mains inconnues. Des nues tombèrent des
vies étanches qui tenaient des vies dans leurs manches,
individus.
Le ciel s'embrasa. Une mâchoire, influente, capta
l'attention. Ses dents de couronne trouvèrent un sens
à la mastication, variables. Antédiluviens, une crête
profila sa menace, un poitrail. Plusieurs, en familles
pourpres, laissèrent au venin une place, qu'il accapara.
Virulences, des colonnes affamées se frayèrent une
route sans commencement sans issue parmi les dunes,
et longtemps leurs traces suivirent leur passage,
avant de s'effilocher, de se dissoudre, voleurs et butin.
Et puis, presque d'un coup, les derniers monstres
moururent. L'or rouge fondit sur les couches qui le
berçaient, disparut. Un arbre très sombre remua les doigts,
à peine doigts, à peine défini, et, quittant les bras qui le
soutenaient, le ciel intense, le ciel mobile s'enfonça par
une trappe dans les âges du silence.